Demain, toujours plus de révolutions

12 juillet 2018

Par Méka Brunel, Directrice Générale de Gecina.

Je suis intervenue à la table ronde Demain, toujours plus de révolutions aux Rencontres économiques d'Aix-en-Provence (2018) avec Nouriel Roubini, docteur en économie et professeur d'économie au Stern School of Business de l'Université de New York, Antoine Frérot, président de Veolia, Patricia Barbizet, présidente du comité de surveillance des investissements, Alexandre Cadain, fondateur d’Anima et grand spécialiste des moonshots, membre de la fondation XPrize d’Elon Musk, enfin Jacques-Henri Eyraud, Président de l'Olympique de Marseille. L’occasion de revenir sur l’échange et de vous partager ma vision sur ces révolutions et leurs impacts sur la gouvernance et la ville de demain.

 

Grands chambardements : rapide tour d’horizon

Pour des innovations de rupture, des révolutions, Nouriel Roubini est revenu sur les compétences qu’il faudra acquérir ces quarante prochaines années. Ce sont les ET (pour nouvelles énergies), BT (pour BioTechnologies), IT (technologies de l’information), MT (pour technologies de production), DT (technologies de défense). Celles-ci impacteront l’ensemble des secteurs qui bénéficieront de l’irrigation de ces avancées technologiques. Cependant, il faudra être attentif à son versant plus négatif découlant de l’intensité capitalistique des technologies, de l’acquisition des compétences et d’une économie de la main-d’œuvre. Le véritable « blacklash » attendu est celui des inégalités.

Pour les quarante prochaines années, Antoine Frérot a, quant à lui, insisté sur les enjeux auxquels seront confrontées les entreprises de demain. Des enjeux qui ne se résument pas à la question économique, mais relèvent du collectif et du sociétal. C’est la gestion des ressources, essentielles à l’activité humaine : l’alimentation pour une population estimée à 9 milliards, l’énergie dont la demande sera multipliée par deux d’ici 2020 ou encore les nouvelles formes de pollutions (eau, air, sols). Ainsi, rappelle Antoine Frérot, pour pouvoir placer l’utilité d’une entreprise en face de ces révolutions, cette dernière devra s’accorder avec son époque. C’est d’ailleurs là une condition centrale de prospérité pour toute entreprise. Il faudra aller vers plus d’efficacité des usages en ressources et inventer de nouvelles voies grâce à l’économie circulaire, par exemple. Il faudra aussi réussir le pari de l’économie de l’usage, véritable shift de paradigme. Les impacts en termes de connaissances sont attendus dans les sciences dures. Mais il faudra les compléter par des capacités d’appréhension des interactions entre les différentes activités humaines. Expérimentations terrain, observations et étiologie des types de comportements ou encore pluridisciplinarité, voilà trois compétences qu’il nous faudra considérer. 

J’ai ensuite apprécié le propos de Patricia Barbizet reprenant la formule du Premier ministre, Edouard Philippe, lors de son déplacement à Metz à l’Institut de Recherche Technologique M2P spécialisé dans les matériaux du futur : « la main bien visible » de l’Etat devra (nécessairement) accompagner la destruction créatrice inhérente à toute révolution. Car pour Patricia Barbizet « tout va changer et rien ne restera pareil ». D’un côté, il y a ces grands basculements allant de la démographie, à la santé prédictive et la génétique en passant par les technologies et le numérique comme l’automatisation, la blockchain, les nanotechnologies ou encore le spatial (notre prochaine conquête de l’ouest) avec la microbiologie, les minerais, la possibilité de culture... De l’autre, on trouve en face – au-devant des acteurs traditionnels et des grands courants philosophiques - ce nouveau débat libertarien sur le rôle de l’Etat et de la puissance publique qui vient réinterroger les dualismes normes et valeurs, droit et éthique.

Or, dans un contexte de remise en cause du lien social où la question des inégalités devient centrale, où l’éthique est re-questionnée, l’Etat s’avère un stratège majeur pour édifier une société de compétences, générer de la compétitivité par l’innovation, ou encore accélérer la transition écologique. J’ajouterais de mon côté : pour être le régulateur d’une transformation positive.

Aujourd’hui pour préparer demain, nous aurons besoin aussi de l’élan donné par Alexandre Cadain. Car il nous invite à déceler de nouveaux territoires (d’exploration) pour l’économie. Aux grands défis de société, proposons des futurs alternatifs. C’est en se référant ainsi aux projets moonshots - dont il est le spécialiste en tant membre de la fondation XPrize – qu’il nous appelle au dépassement, à la projection sur les futurs. Car nous sommes dans un monde paradoxal, de croissance exponentielle (pour le meilleur) et de gadgétisation (pour le pire). « It was the best of times, it was the worst of times », souligne t-il en se référant à Charles DICKENS dans A Tale of Two Cities.

Enfin, j’ai reconnu dans le discours de Henri Eyraud l’esprit du « game-changer ». Dans un monde qui change, savoir négocier le virage de la modernité est une injonction qui s’adresse à tous. Le football est un secteur économique en croissance de 9% par an depuis vingt ans, pour autant, précise-t-il, il faudra répondre aux nouvelles formes footballistiques, à l’instar de l’e-sport. Il faudra aussi anticiper des changements incrémentaux tels que le footballeur augmenté et la technologie au service de la stratégie.

Pour ma part, je voudrais conclure sur quelques réflexions sur ma vision de ces révolutions et leurs impacts sur la gouvernance et la ville de demain.

 

 

Ma réflexion sur le futur des révolutions à conduire, dans un monde qui change

Convergence des techniques et approche inclusive

Nous parlons beaucoup aujourd’hui – me semble-t-il - de révolutions techniques (IA, Blockchain, IoT...). Mais celles-ci n’ont d’existence que parce que sont sociétales, voire même devrions-nous dire anthropologiques. Elles feront révolution (autrement dit, s’inscriront - ou non - dans le temps) parce qu’elles seront partagées, parce qu’elles réuniront autour d’un projet commun. Ainsi, la révolution numérique en entraînant un bouleversement systémique (social, économique...) est celle du XXIe siècle. Elle catalyse en effet un ensemble d’aspirations issues de la société, de l’économie contemporaine. C’est la promesse d’une société connectée, servicielle et en réseau. Sa principale conséquence pour les industries traditionnelles tient dans la porosité qu’elle introduit entre les réseaux de production, d’affaires et les savoirs (faire/techniques/êtres). Elle vient réorganiser les ensembles complexes - qu’ils soient économiques, urbains, politiques - en les ouvrant. Elle invite à la convergence des systèmes (techniques, organisationnels, modèles économiques...). C’est ainsi une vision holistique des solutions qu’il faudra apporter, et non en silo. Par conséquent, la révolution numérique - et ses consoeurs (IA, Blockchain...) ne peuvent être uniquement le jeu d’un ‘solutionnisme’. Elles devront être inclusives.

L’entreprise étendue, prochain défi du leadership

Pour ce faire, il faudra traiter des questions environnementales et sociétales. C’est en cela que ‘l’entreprise étendue’ est une révolution qui s’impose aujourd’hui à tous les grands acteurs économiques. Dernièrement elle se cristallisait dans la Lettre aux investisseurs de Larry Fink, PDG de Blackrock. "La société se tourne de plus en plus vers le secteur privé et demande aux entreprises de répondre à des défis sociétaux plus larges. En effet, les attentes du grand public à l'égard de votre entreprise n'ont jamais été aussi grandes", déclarait-il (en janvier 2018). Demain, parmi les grandes révolutions, nous pourrons ainsi compter : les nouveaux modèles de gouvernance. Tout comme il faudra inventer de nouvelles façons de coopérer par la coopétition. En effet, dans ce « far west des innovations », nous allons devoir beaucoup tester, expérimenter entre secteurs d’activités avant de faire révolutionC’est le fameux : « We will never walk alone ».

Clairement ces ‘révolutions’ nous bousculent parce que désormais elles nous obligent à avoir une approche avant tout partenariale, horizontale et de plateforme. Dans l’immobilier la prochaine bataille sera celle de l’expérience utilisateur pour une expérience unifiée et propre à l’économie des apps. Et dans ces environnements qui seront hautement technologisés, l’impact sur les métiers est, là encore, évidente. Des entreprises telle que la licorne Katerra invitent par exemple à penser les métiers de l’immobilier comme « assembleurs » de frameworks produits, services et technologies.

Pour pouvoir tenir l’ensemble de ces transformations, ma conviction c’est qu’il nous faudra revenir à des fondamentaux, telles que l’éducation ou encore l’innovation et l’attractivité par la RSE.

Il faudra aussi revoir la promesse de nos villes : de ville individualiste et émancipatrice, il faudra relever le pari du lien social et du ré-enracinement.

Alors, demain, toujours plus de révolutions ? Peut-être, l’histoire nous le dira. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui pour préparer demain, pensons davantage économie positive.

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Source: Linkedin

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